Jusqu'au 13 février, dans la galerie 65 de l’Esadhar, a eu lieu une exposition autour du travail du graphiste Christophe Gaudard. Celle-ci faisait suite à celle qui s’est tenue à la MABA, du 18 septembre au 15 décembre 2025. L’occasion de découvrir – ou redécouvrir – le travail de ce designer graphique qui décortique les signes graphiques vernaculaires de notre quotidien, physique et numérique. En empruntant aux vocabulaires du hard discount, du graffiti, de la culture web ou aux formes issues de pratiques amateurs, Christophe Gaudard explore dans sa pratique les multiples manifestations de notre culture visuelle et explore, en creux, les contours de celle que l’on définit parfois comme étant « légitime ».

Selon moi, la force de ses images réside – pour nous, qui travaillons et questionnons le régime des signes quotidiennement dans notre pratique – dans le travail de déplacement qu’il opère au travers des outils du design graphique : composition, couleurs, formats, techniques d’impression. L’intervention (la main) du graphiste, qui mobilise une culture et un savoir-faire technique spécifiques, crée un nouveau contexte de contemplation de ces signes, nous invitant ainsi à les voir autrement — ou à les voir, tout simplement.

Cette démarche engage selon moi une réflexion plus large sur la dimension sociale des images que l’on consomme quotidiennement. Hito Steyerl, en 2009, signait un très bel article, intitulé In Defense of the Poor Image, qui défendait justement les qualités intrinsèques des images pauvres : celles en très basse résolution qui, de par leur poids et leur format, se chargent plus rapidement dans des contextes de faible débit et circulent plus efficacement sur le web. Cette prolifération les prive alors de tout contexte de lecture et les rend autonomes ; elles ne sont plus les copies d’un quelconque original, mais des originaux à part entière qui, en circulant et en se multipliant, possèdent des caractéristiques esthétiques qui leur sont propres.
Thomas Ruff, avec sa série JPEG initiée en 2024, s’intéressait aux spécificités formelles qu’il voyait émerger à travers ce format de fichier – qui est un standard du web. Pour optimiser le poids du fichier, le JPEG supprime des informations visuelles dans l’image, ce qui, poussé à l’extrême (comme c‘est le cas ici), drape les images d’une dimension énigmatique. Encore une fois, c’est le travail de déplacement opéré par l’artiste qui nous amène à considérer les qualités plastiques de ces signes.

Ce constat – d’une circulation des reproductions qui leur procure une autonomie – n’est pas nouveau. Je pense à André Malraux dans son Musée imaginaire, face à la diffusion, à grande échelle, des catalogues d’expositions qui reproduisaient un grand nombre d’œuvres d’art issues de lieux géographiquement éloignés. De par leur intégration dans l’espace contraint du livre, celles-ci perdent tout rapport d’échelle entre elles. Souvent imprimées en noir et blanc, elles perdent d’autant plus d‘informations qui permettent de transmettre les caractéristiques physiques et sensibles de l’objet représenté. Cependant, au-delà d’une perte d’informations, on assiste à une transformation esthétique, qui donne une autonomie propre à l’image représentée. Elle se détache du sujet original, pour s’inscrire dans un tout uniformisé, en articulation avec les images hétéroclites avec lesquelles elle cohabite.


Je trouve que le parallèle avec la proposition scénographique de Christophe Gaudard est assez évident. À travers la mise en espace de 50 visuels, présentés dans un format unique (120×180cm), il nous invite à faire cette expérience de l’uniformité. Par un jeu d’échelle, on se retrouve à dérouler ces images « Instagrammables » comme un scroll infini. Les absorbant, les unes après les autres, nous rejouons ainsi physiquement notre usage de ces réseaux sociaux, qui sont des lieux privilégiés de consommation de ces images.